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jeudi 27 février 2014

George Sand, mauvais genre



Longtemps, Marcel Proust s'est couché de bonne heure après que sa mère lui ait lu quelques pages de La petite Fadette ou de François le Champi. Quelques décennies plus tard il décrirait par le menu les affres de Swann, amoureux d'une femme qui n'était pas son genre. 
On y est! Le genre….
George Sand, qui passa une bonne partie de sa vie dans des vêtements d'homme, bien avant que Coco Chanel, puis Yves Saint Laurent ne libèrent les femmes, qui du corset, qui de la petite robe noire, n'était pas vraiment le genre de son époque. En ces temps-là, les femmes s'évanouissaient beaucoup; pas parce qu'elles étaient trop sensibles, mais bien parce qu'elles étouffaient littéralement dans ces corsets qui les emprisonnaient et les entravaient, véritables prisons de tissu qui ne manquent pas de nous en rappeler d'autres, les niqabs et autres burquas*.
Mis à part quelques spécialistes éclairés et/ou féministes curieuses, que sait-on de Sand? On sait qu'elle s'habillait en homme, qu'elle a écrit des livres et qu'elle a vécu des histoires d'amour célèbres avec de grands artistes qui ont défrayé la chronique. Que l'un s'appelait Musset, et l'autre Chopin. Une fois qu'on a dit ça qu'a t-on dit d'elle? Pas grand chose. Certainement pas l'essentiel.
On oublie que s'habiller en pantalon pour une femme était absolument unique au XIXème siècle*. Il a fallu des circonstances très particulières pour qu'Aurore Amantine Dudevant, qui choisirait plus tard de s'appeler George afin de ne pas être considérée avec condescendance comme "une femme qui écrit", mais comme un écrivain à part entière, délaisse ses jupons, puis son mari pour se consacrer à l'écriture et à ses diverses passions. Comment en est-elle arrivée là? Elle a eu la chance que son père meure d'un accident de cheval quand elle avait quatre ans! Evidemment, perdre son papa a du être une bien grande douleur, mais elle en a gagné une place totalement à part dans notre histoire, et son rayonnement a été tel qu'elle a même influencé Dostoïevsky (les russes l'appelaient avec admiration "la prophétesse") et Walt Whitman, l'un des pères de la poésie américaine. Petite fille déjà, on l'a habillée en costume de hussard pour la présenter à Murat, puis c'est sa grand-mère paternelle qui l'a accueillie à Nohant et lui a donné comme précepteur celui qui avait élevé ce fils qu'elle venait de perdre. Que sa grand-mère, sans doute déchirée de chagrin, fasse régulièrement le lapsus de l'appeler Maurice, le prénom du papa/fils disparu, n'est sans doute pas non plus étranger à cette confusion précoce des genres… Puis s'ensuivit une éducation de garçon, avec moulte lectures, balades à cheval, promenades en forêt avec Dechartres, le fameux précepteur, qui lui enseignait les insectes, les étoiles, et lui offrit les plus beaux des cadeaux: une ouverture d'esprit et une curiosité insatiables. Jeune fille, elle s'inventa un Dieu mi homme, mi-femme, Corambé. Tant qu'à croire au divin, autant qu'il corresponde à sa vision du monde!
Certes, cette éducation ne fit pas d'elle une épouse modèle. Sa docilité se heurta vite à un mur terrifiant: celui de l'ennui. Enorme. C'est que Casimir, son mari, n'était pas mauvais bougre, le pauvre. Il aimait juste tirer le gibier, puis les soubrettes. Pas marrant pour notre futur George. C'est que contrairement à ses contemporaines, on ne lui avait pas inculqué le goût de la soumission maritale et des taches ménagères; ce qu'elle voulait, c'était parler philosophie, littérature… Elle réussit donc à divorcer sous l'infâme code Napoléon, et retrouva sa liberté!
Pourquoi parler de George Sand encore aujourd'hui, en ce début de XXIème siècle? Parce que nos contemporains s'agitent beaucoup autour de cette fameuse question du genre et que Sand a été il y a plus de 200 ans, la preuve vivante qu'une femme qui n'est pas formatée à un rôle subalterne, peut se découvrir un grand destin. Pour une Artemisia combien de femmes peintres, pour une George Elliot, combien de femmes écrivain, pour une Clara Schumann, combien de compositrices auraient vu le jour si elles n'avaient pas été élevées à être belles et à la boucler!
C'était il y a longtemps? Les choses ont changé? Oui, elles ont changé, mais pas forcément en bien. Le terrorisme de la beauté est à son apogée, (les chirurgiens esthétiques et les marchands de crèmes vous le confirmeront), le sexisme se porte bien merci, et il y a encore des hommes courageux pour défendre le bien fondé de la prostitution alors que l'on est bien loin de la pute au grand coeur, fantasme typiquement masculin et désuet des années 50! Aujourd'hui, celles qui arpentent les trottoirs s'apparentent d'avantage à des esclaves qu'à des filles qui font un job (blow job? *) comme un autre.
Si Sand a défié avec courage les stéréotypes masculins, ça ne l'a pas empêchée d'être femme… et d'aimer à la folie des hommes!
Il n'y a pas UNE façon d'être une femme, comme il n'y a pas UNE façon d'être un homme. 
Oui, George Sand incarne encore et toujours la femme libérée du poids du carcan social, qui s'invente une identité forte et unique, loin des sentiers battus. 
Oui, Sand est vivante, je l'ai rencontrée*.

* cf Isabelle Alonso "Et encore, je m'retiens!
* il faut lire le remarquable "Une histoire politique du pantalon" de Christine Bard
* blow job: pipe (en anglais)
* "George Sand, ma vie, son oeuvre" tous les mardis à 20h au théâtre du Gymnase à partir du 15 avril accompagnée par Gérald Elliott et Patrick Laviosa, dans une mise en scène d'Alex Lutz, (le génial Catherine de "La revue de presse de Catherine et Liliane" sur Canal +... entre autres) et des costumes de Jean Paul Gaultier, celui qui a le plus brouillé les signes du genre depuis les années 80, et avec quel talent! CQFD.


vendredi 12 octobre 2012

J'AI HONTE!!!



Aujourd'hui, vendredi 12 octobre, j'ai honte. Honte de la justice. Honte de la justice de mon pays. Nina et Aurélie, les deux jeunes femmes qui ont porté plainte dans le procès des "tournantes" de Fontenay-sous-Bois subissent un deuxième viol. Leurs bourreaux ont été condamnés à des peines de prison avec sursis. Autant dire acquittés, quasi  innocentés. Les victimes, elles, ont pris perpète. On ne se remet jamais d'un viol. Quel scandale! Au prétexte que les faits avaient eu lieu il y a longtemps, au prétexte que l'une des deux victimes aurait commis une tentative de suicide quelques jours après l'ouverture du procès, au motif que le frère de l'autre aurait traité sa soeur de menteuse. Et évidemment, parce qu'au cours du procès les deux jeunes femmes sont passées subrepticement du banc des victimes au banc des accusées. Car en plus, elles se sont fait insulter. Elles se sont fait traiter de nymphomanes et de menteuses, parfois même par un membre de leur propre famille. Et ce sont ces paroles-là, infâmes, ignobles, plutôt que la leur qui était fragile, qui ont gagné. Quelle honte!

Elles ont mis longtemps à porter plainte? L'affaire est entendue: il y a un pourcentage dérisoire de femmes ou de jeunes filles qui osent porter plainte contre les violences sexuelles. Et ce verdict scandaleux ne va pas arranger les choses. Quand il y a viol, c'est toujours la victime qui a honte, pas le violeur. Comme pendant la deuxième guerre mondiale les rescapés des camps se sentaient coupables d'avoir survécu à la Shoah, alors que des gens comme Flicks ou Ribbentrop n'ont jamais exprimé la moindre once de culpabilité, les violeurs, dans la droite ligne de leurs actes barbares, continuent à ne pas voir où est le problème. On apprend que les victimes avaient peur des représailles. A juste titre puisqu'elles et leurs familles ont été harcelées.

L'une d'elle a commis une tentative de suicide? Oui, se livrer en pâture au jugement de la cour et des médias, se soumettre à leur regard inquisiteur et dubitatif est une épreuve que l'on n'a pas forcément le courage d'affronter quand on a déjà subi une agression aussi ravageuse qu'un viol. Surtout quand on est déjà morte une fois sous les coups de reins de ses agresseurs. Oui, un viol, ça tue, ça détruit, ça met en pièces un individu. Il faut un courage hors norme pour affronter des agresseurs sûrs d'eux et un système judiciaire lâche.
Le frère de l'autre l'a traitée de menteuse? La belle affaire! Un frère, comme un père, n'est pas de facto protecteur ou juste. Combien de frères offrent eux-mêmes leur soeur en pâture à des violeurs? Combien de pères préfèrent croire que leur fille est une menteuse plutôt que de la défendre? Combien de membres de la famille d'une victime se défaussent derrière des "Elle n'avait qu'à pas y aller"?. Violée, puis insultée. Violée, puis traitée de menteuse. Violée, puis traitée de pute. Et il faudrait qu'en plus elle ait le courage de se faire laminer par la justice de son pays? On comprend qu'il y en ait qui hésitent!
On a dit que les victimes étaient fragiles? On le serait à moins. Leur parole systématiquement mise en doute, alors que déjà leur corps n'a pas été respecté, pire que ça abusé, maltraité, nié, alors qu'elles ont vécu un véritable calvaire, comment peut-on imaginer qu'elles puissent être sûres d'elles, solides?  Il y en a même qui oseront leur dire que c'était un fantasme, leur fantasme toute cette histoire... Elles sont forcément détruites, ravagées.

Car ne l'oublions pas ces jeunes filles, alors âgées de 16 ans avaient été sodomisées de force, obligées à des fellations, brulées par des cigarettes, frappées!!! Que les garçons faisaient la queue pour les violer, les uns après les autres. Et que ça a duré des mois. Et leurs tortionnaires ont eu l'aplomb d'affirmer qu'elles étaient consentantes, qu'elles étaient des "grosses putes", qu'elles aimaient ça !!!!! Quelle honte!

J'espère évidemment qu'il y aura appel et que justice sera faite pour que toutes les autres victimes n'aient plus peur de se retourner contre leurs assassins. 

Et je souhaite aux avocats des violeurs ou aux jurés qu'un jour leur fille, leur soeur ou leur femme ne soient pas victime d'un viol. A moins que cette fois aussi, se drapant dans le déni, celui qui tue les victimes une deuxièmes fois, ils ne jugent que c'est leur fille, leur soeur ou leur femme la coupable, devenant définitivement complices des violeurs.
Les victimes ont honte?

Moi aussi, aujourd'hui, j'ai honte!



dimanche 19 août 2012

Minous en fureur!



On ferait la gueule pour moins que ça. Pas elles. Les trois filles que la justice, ou plutôt l'injustice russe va envoyer en camp pour deux longues années, restent souriantes. Les Pussy Riots, traduction, les manifes de chattes ou les minous en fureur ont encaissé le verdict avec la grâce qui les caractérise. Déjà, avec elles, le vieux cliché qui continue à véhiculer l'idée rance que les féministes sont moches, vieilles et mal baisées en prend un sacré coup dans les gencives. Non seulement elles sont belles, mais en plus elles ont un courage qui ferait pâlir beaucoup d'hommes. Car si elles sont en fureur contre le dur régime de Vladimir Poutine, le plus en fürer des quatre n'est pas celui qu'on croit. Il ne lui manque que la mèche et la moustache au com'rade russkof. 
      Petite parenthèse: il fut un temps où la cagoule était le signe de l'extrême droite, comme à la belle époque des fameux cagoulards anti communistes, antisémites et antirépublicains des années 30 qui essayèrent de renverser Léon Blum, et aux USA, la-dite cagoule se portait pointue et blanche sur de longues robes de la même couleur par des hommes dont les visages pâles n'hésitaient pas à lyncher leurs brothers plus foncés qu'eux. Je ferme la parenthèse.
       Je me suis laissée dire que les russes de sexe féminin sont folles de lui, qu'elles le trouvent méga cool, trop tendance avec sa dégaine à la James Bond, version Daniel Craig. Ça ne fait que corroborer l'idée que ce type est un facho, en plus d'être un macho. C'est fâcheux. Car comme j'ai lu récemment dans le formidable "Femmes de dictateur" de Diane Ducret et vu dans un aussi épatant documentaire sur Arte, les femmes ont raffolé des Mussolini, Hitler et autres Pétain, et les ont toujours submergés de lettres de fan à tel point que Johnny, Justin Bieber et autres George "what else"?" Clooney, à côté, c'est du jus de chaussette, question charisme.
Paradoxalement, si ce sont les femmes qui lui font de la pub, à l'homme aux pecs sévèrement  burné, (vous l'avez vu torse nu en Sibérie tel le Lucky Luke de base chevauchant son fier destrier et plongeant dans la rivière, Rambo et con à la fois?), ce sont aussi des gonzesses qui s'opposent à lui de la manière la plus médiatique, et comme aujourd'hui ce qui n'est pas dans les médias n'existe tout simplement pas, force est de constater qu'à part des gars plus fachos que lui, comme Limonov, ce sont des nanas qui se mouillent pour dire qu'il y a vraiment quelque chose de ripou au royaume de Vladimir.
      Deux ans de goulag pour une chanson dans une cathédrale? Pincez moi, c'est un cauchemar! Nous voilà revenus au pire de la période stalinienne, quand on n'hésitait pas à envoyer dans les camps ceux qui avaient botté une vanne de trop. Car s'il y a des gens qui n'ont pas, mais alors pas du tout  le sens de l'humour, c'est pas les féministes, mais bien les dictateurs. 
Certaines camarades russes ont poussé le sens de l'auto-dérision jusqu'à manifester à poil contre le régime. Eh oui! Après Vlad, le Big Tovaritch, les opposantes aussi enlèvent le haut! Car en Russie les féministes sont acculées à montrer leurs nibards pour se faire entendre. C'est qu'elles ont tout compris. Elles savent très bien que tout le monde s'en contrefout de leurs revendications, mais qu'en revanche des jolies blondes appétissantes à oilpé, ça, ça émoustille le chaland, ça fait bander le média, ça excite les rédacs chef. Les filles à poil, c'est toujours décoratif sur une couve de journal. Sauf qu'elles, on ne les envoie pas en camp pour autant.
Les Pussy Riots, si. On leur reproche quoi au juste? Quel attentat, quel complot, quel crime leur vaut donc ce procès et cette sentence digne des années 50? Avoir chanté un truc anti régime dans une cathédrale avec une cagoule sur la gueule. Elles n'étaient même pas nues, les Pussy, il n'y a eu ni blessés, ni morts, juste quelques croyants offusqués. Franchement pas de quoi fouetter un chat, encore moins de quoi en envoyer trois, de chattes, au goulag. 
D'autres chanteurs et non des moindres ont sans doute inspiré ces chattes mécontentes. Le grand Serge et son "Le klan le klan la cagoule, relax baby be cool, Autour de nous le sang coule, relax baby be cool, A la morgue il y a foule, relax baby be cool…". Sauf qu'elles, elles ne sont pas restées cool.
    Mais l'artiste à laquelle elles doivent cette sentence lourde est sans conteste celle dont le nom évoque la virginité et dont les images ont appelé nombreux croyants à s'agenouiller et se recueillir, émus devant tant de pureté, la Madonne elle même. Evidemment, pas celle dont les icônes ornent les murs des cathédrales où nos trois grâces punks cagoulées pas bien orthodoxes ont poussé leur gueulante, l'autre, celle qui n'hésite pas à dévoiler chaque année un peu plus de son anatomie, qui lorsqu'elle qu'elle s'agenouille le fait rarement pour prier God, et dont les mélopées payennes ont chauffé bien des dance floors, Ze Madonna donc qui après la sortie de son livre au titre on ne peut plus explicite "SEX", en avait remis une couche pour les non comprenants: " 'Cause I'm not sorry" traduction: Non, rien de rien, non je ne regrette rien….
Car c'est surtout ça qu'on leur reproche aux ni putes ni soumises popov. Non seulement elles narguent le régime, mais en plus, elles persistent et signent, les pouffes! 
Pour les soutenir, je propose un geste fort. Un boycott par exemple. Perso, j'arrête les molossols (les gros cornichons russes), les blinis et le caviar. Je suis comme, ça moi, faut pas me chercher. En revanche, je veux bien un petit shot de Stolichnaïa pour me donner du courage…. Et une cagoule, tiens! Allez Michaël, rechante la nous: Fous ta cagoule, fous ta cagoule Du nord au sud de l'est à l'ouest même a Vesoul Fous ta cagoule ouai, fous ta cagoule sauf à Kaboul sauf à Kaboul.... Et à Moscou!

samedi 23 juin 2012

Judith Magre, la dernière diva




Judith Magre, c'est d'abord une silhouette. Légère, filiforme, drapée dans ses châles ou ses doudounes, elle a une façon bien à elle d'occuper l'espace. Avec sa tête d'oiseau, ses immenses yeux noirs toujours fardés comme une tragédienne qu'elle est, sa bouche rouge baiser gourmande et rieuse, elle a beau avoir l'air presque frêle, sa présence irradie instantanément. Celle qui aime dire que quand elle ne joue pas elle est un ectoplasme, a une densité rare, et s'il lui arrive de se sentir vide, c'est sans doute pour compenser la force qui l'habite. Sans doute aussi ce vide la rend-il un peu poreuse, nous laissant la place, à nous spectateurs.

Mais la Magre, c'est les yeux fermés qu'on la reconnaît. A la voix. Sa voix est un paysage rocailleux, plein de cascades, de clairières, de sous bois. Avec elle, la moindre phrase prend des couleurs, nous embarque dans des émotions pleines de contrastes et de surprises.

Elle est ce qu'on appelle un monstre. Un monstre sacré s'entend. De la fibre des plus grandes. Des Rachel, des Sarah Bernhardt, des Marguerite Moreno. Pourtant celle qui se réjouit quand les spectateurs lui avouent qu'elle les a fait pleurer, a commencé sa carrière persuadée qu'elle était faite pour le comique. Pétrifiée de trac (une angoisse qui ne l'a jamais quittée, une vie plus tard) c'est poussée sur scène par un régisseur qu'elle a fait ses débuts, atterrissant à plat ventre, faisant rire le public. Ce qui fascine chez elle, c'est cette facilité qu'elle a à nous bouleverser et l'instant d'après nous faire éclater de rire, sans avoir l'air d'y toucher. Profonde, subtile. Géniale.

Si elle ne regarde jamais en arrière, poussée par une curiosité et une jeunesse indéfectibles, choisissant toujours des textes dont la modernité et l'audace en effrayerait plus d'un, elle garde néanmoins une certaine nostalgie de cette rue de Tournon où elle vit depuis quarante ans. Emue, elle se souvient de son petit épicier en bas de chez elle, où elle pouvait se servir à n'importe quelle heure, passant le payer à la fin du mois, comme du bistrot où elle s'approvisionnait en glaçons ou en whisky. A l'entendre, la rue a basculé à l'arrivée de Saint Laurent, dont elle est devenue une fidèle cliente, et elle a un peu la nostalgie de l'époque où la boutique YSL était la seule de sa rue.

La dernière diva habite à quelques rues du théâtre de l'Odéon et du Flore, là où Shirley Goldfarb aimait prendre son café et écrire le journal intime qui a donné la matière poignante de "Shirley", que Judith a incarné avec éclat et émotion, et pour lequel j'ai eu le bonheur de l'accompagner. Judith Magre, vibrante et lumineuse: le diamant noir du 6ème.


texte publié dans "Le 6ème Continent", un livre écrit avec divers auteurs de Sylvie Bourgeois à Yves Simon en passant par Pierre Belfond....

mardi 27 mars 2012

RIRE AVEC ELLES


Après une semaine passée à regarder des femmes humoristes sur la scène du merveilleux théâtre du Ranelagh dont la directrice Catherine Develay épaulée par Arts & Spectacles ne cesse de proposer une programmation éclectique et curieuse, je me pose la question du rire au féminin.

C'est quoi? Y a-t-il un humour spécifique aux femmes? La question se posait déjà sur les auteures, réalisatrices, peintres et autres musiciennes. Personnellement, le fait de sexuer une création pour la définir ou la cataloguer m'a toujours semblé curieux, et j'ai tendance à penser qu'il y a surtout des bons et des mauvais artistes. Quid de l'art pédé, lesbien, noir, arabe ou asiatique? Le genre d'un artiste, et à fortiori d'une artiste n'augure en rien de son talent. En matière artistique, il n'y a que des exceptions. C'est la règle.

Or, à voir défiler toutes ces humoristes femmes, quelques réflexions s'imposent à moi.


D'abord, la violence de l'exercice. Pour quelques uns qui "cartonnent", combien qui rament devant des salles clairsemées, dans lesquelles les rires sont rares…. On ne dira jamais assez la solitude de celui ou celle qui se présente sur scène devant le public, avec uniquement sa gueule, son corps, et ses textes pour tout bagage. Ce qui m'a toujours fascinée dans les one wo(man) show, c'est que les artistes arrivent sur le plateau avec leur bite et leur couteau autant dire, pour nous autres femmes, pas grand chose (mieux vaut avoir des textes au rasoir, sous peine de raser le spectateur, un poil blasé de tous ces nouveaux comiques postulants), pour nous embarquer dans leur univers. Evidemment plus celui-ci est impitoyable, plus c'est fort, et je ne parle pas de la provoc', la nouvelle tarte à la crème, dont les limites toujours repoussées la rendent aujourd'hui assez vaine. C'est de la noirceur, du désespoir que surgissent les plus beaux textes, et les meilleurs artistes. Zouc, la plus grande, inégalée, nous faisait hurler de rire avec des textes au bord de la crise de nerfs.


Pendant ces six jours de shows, j'ai noté qu'il y avait de sacrés différences entre toutes ces femmes humoristes.

Il y a celles qui marchent dans les pas des mecs, et pas les plus glorieux, avec des blagues sexistes, se moquant des politiciennes (pfffff encore Roselyne Bachelot et son poids? Vous n'en avez pas marre d'enfoncer des portes ouvertes?), ou se décrivant comme des objets sexuels, forcément sexuels, alimentant les discours machistes, comme si les hommes ne s'en chargeaient pas déjà bien assez. (Heureusement, nous avons échappé à un genre très répandu, l'humoriste qui raconte à quel point elle n'arrive pas à "chopper", celle qui se pose en victime de la soi disant libération sexuelle, véhiculant l'idée bien répandue que la liberté se paye cash… en malheur.)


Heureusement il y avait aussi et surtout la délicieuse et désopilante Nadia Roz, lauréate du prix Biba, partenaire de cette première édition, qui nous a fait marrer avec des sketchs bourrés d'énergie et de générosité doublés d'une vraie réflexion sur le rapport hommes-femmes. Ou Emilie Deletrez, barrée, excessive, à la fois physique et poétique. Juste énorme…

Et puis Emilie Chertier, totalement unique avec sa tronche invraisemblable, espèce de Gaspard Proust avec des nichons, qui nous renvoie à la vraie question: c'est quoi l'humour? Elle nous a arraché des rires nerveux en lisant du Nietzsche ou en arpentant le plateau en silence ("on entend bien le bruit des pas, hein?") me rappelant Zouc qui commençait un de ses spectacles en se campant devant le public, et après un long silence nous balançait "qu'est ce que vous voulez?"

C'est vrai ça. Qu'est-ce qu'on veut? Rire oui. Mais pas que. Réfléchir aussi, évoluer. Pas en prendre encore une couche de misogynie et de clichés débiles.


Allez les gonzesses! Sortez des sentiers battus et rebattus, et comme Valérie Lemercier ou Julie Ferrier proposez nous des personnages fous, cruels. Osez, les filles! Osons!


La bonne nouvelle, c'est qu'au moment où j'écris ces lignes, une jeune femme qui a tué son bourreau (celui-ci étant accessoirement son mari) vient d'être acquittée. Sur les images des journaux télévisés, on découvre une Alexandra Lange (c'est son nom) heureuse de renaitre après onze ans de cauchemar avec un type alcoolique et violent qui la frappait, la violait, menaçait aussi ses enfants, et de mois derrière les barreaux en attente de son procès. Une jeune femme joyeuse, soulagée, libérée. Enfin.


Et on est heureuses, nous aussi, de pouvoir rire avec elle.


vendredi 2 mars 2012

A STAR IS MORTE


Cette année Whitney Huston ne fêtera pas la journée de la femme. Elle ne peut pas, elle est morte.

Et sa mort me touche. Sans doute parce que la première fois que j’ai entendu cette voix exceptionnelle, j’étais au Diable des Lombards avec l’un de ceux avec lequel j’ai « fait » « C’est la ouate ». Je n’avais aucune idée à l’époque de la petite révolution qu’allait opérer cette chanson sur moi et sur les autres. Je ne savais rien du show biz et des effets dévastateurs du succès sur les personnalités fragiles. Pour moi, comme pour ceux qui ne l’ont jamais vécu, faire un tube, devenir une pop star était le fantasme absolu.

La mort précoce de Whitney Houston me renvoie comme une gifle toutes les histoires que j’ai entendues sur ces chanteuses disparues trop tôt, ravagées soit par l’alcool, soit par la drogue, soit par des histoires d’amour malheureuses. Souvent par les trois. Amy Winehouse, Janis Joplin, Billy Holliday, Edith Piaf, Dalida, Judy Garland…. Les plus grandes.

Le point commun entre toutes ces chanteuses ? Evidemment leurs voix qu’elles nous livraient sans pudeur, qu’elles offraient au monde, nous ouvrant en grand l’accès à ce qu’elles avaient de plus intime, car la voix est bien ce qui est le plus intime chez un être humain, et ces voix-là étaient si chargées de sexualité que c’en était troublant. Elles témoignaient de femmes branchées direct sur leurs émotions, poreuses donc fragiles. On ne peut pas livrer « ça » et être une dure à cuire. Madonna qui me fascine, la tough cookie, la guerrière, l’invincible, a tout sauf une voix émouvante. Elle, elle ne risque ni de se faire maquereauter par son manager, ni de se noyer abrutie de cachetons dans sa baignoire…

Vous me direz, tout le monde meurt, ça n’est pas spécifique aux chanteuses. Certes. En revanche, ce qui leur est spécifique, c’est cette descente aux enfers, alcool, drogues et autres pertes de dignité dont le monde se goberge aujourd’hui avec plus ou moins de délectation et d’obscénité. Pour Whitney Houston, aux Grammys, ils ont dit qu’au moins cette année, elle n’assisterait pas bourrée à la cérémonie, faisant honte à toute la profession, et que grâce à son décès, on pourrait enfin parler d’elle… en bien. Le cynisme de ce métier est sans limites. Et les fameux « démons » des chanteuses ont bon dos.

Dans un article du Figaro, je lis le récit de Jackie Lombard qui a produit ses concerts français et y apprend que quand elle venait seule à Paris elle était « géniale », mais que dès que son Bobby Brown de mec déboulait, elle changeait du tout au tout, et ne sortait plus de sa loge que pour chanter. Et je repense à toutes les histoires qui circulent dans le métier sur les maris des chanteuses et sur les drames qui se jouent en coulisses. Les maris, les amants, les mecs-macs, ceux qui les ont découvertes, ou produites, ou rencontrées au faîte de leur gloire. Ceux qui ont tout lâché pour « s’occuper » d’elles. Ceux à qui elles doivent tout, qui les managent, leur disent comment s’habiller, quoi chanter, quoi manger, comment répondre aux interviews. Ceux qui les aiment mieux que tous les autres, ces autres qui ne voient que des $ quand ils les regardent dans les yeux. Ceux qui parfois, lorsqu’elles quittent les sunlights les humilient, les insultent, leur disent qu’elles ne sont rien, des nulles, des nazes, qu’avec une bonne chanson n’importe qui devient une star, que leur succès n’a rien à voir avec leur talent… « Tais-toi et chante ! » Les fameux hommes de l’ombre qui ne rêvent que d’une chose, être à la place de « leur » star, dans la lumière, et fuck, être famous eux aussi !

Elles, amoureuses, ou juste terrorisées, elles encaissent. Jusqu’à ce que, comme les femmes battues ou violées, elles retournent la violence contre elles même, n’osant se libérer de leur tyran qui, évidemment, leur assure qu’il les aime, lui.

Whitney Huston n’est plus là pour nous enchanter.

Je l’ai échappée belle : moi, je peux fêter la journée de la femme.

mercredi 18 janvier 2012

PINA.


Des corps qui se jettent contre les murs, des corps qui se cognent, des corps qui se déplient comme des origamis, des corps qui se cherchent pour s'aimer, des corps qui souffrent, des corps qui tombent, des corps qu'on manipule comme des objets, des corps qui exultent dans l'eau. Des corps qui ne sont ni lisses ni jeunes. Des vrais corps. Des corps qui disent la violence et la beauté. Des femmes qui sont barbouillées de rouge à lèvres. Des hommes qui se confrontent à la terre, à la pierre. Des corps habités.


Dans le magnifique film de Wenders qui est sorti en DVd il y a peu, les danseurs de Pina Bausch sont tour à tour dans les champs, devant une usine, dans une maison de verre. Les décors ultra modernes, quasi abstraits renforcent la beauté des performances.


Pina Bausch, chorégraphe existentielle met en scène la solitude, le désespoir et l'exaltation comme nulle autre. Les visages muets de Ses danseurs dont on entend la voix en off sont graves, orphelins du regard perçant et exigent de leur Pina.


Voir "Pina" est une expérience unique. On entre dans un monde où la beauté est profonde, intérieure, quasi mystique.


Ça fait du bien. Ça fait des vacances.

mercredi 11 janvier 2012

C'est la merde qu'ils préfèrent!


Alors qu'un journaliste, un vrai, est mort en Syrie, un homme passionné, courageux, lumineux, admiré par ses collègues, ici, dans notre douce France, des incultes analphabètes continuent leur travail de sape et de désinformation. C'est pas grand chose, me direz-vous: ça n'est qu'un magazine de rien du tout sur une petite chaîne qui soi-disant monte… L'enjeu n'est pas très important: ça parle d'artistes qui ont fait des tubes dans les années 80. Tout le monde s'en fout. Place aux jeunes! Et ils sont encore vivants? Oui. Ils sont encore vivants et en ce qui me concerne, ils ne sont pas contents.


Je vous raconte:

Il y a quelques semaines, on me sollicite pour chanter mon tube dans une émission de variété spéciale 80. Mouais… Je ne suis pas chaude… Je suis un peu lasse d'être systématiquement ramenée, donc réduite à cette chanson dont je reste malgré tout fière. Non, rien de rien, non je ne regrette rien… Ça a été une aventure extraordinaire cette "ouate". Mais bon, on ne va pas y passer le réveillon non plus. Il s'en est passé des choses pour moi depuis! Des mises en scène, un Molière, des émissions de radio (sur Nova, entre autres). Je ne vais pas vous faire défiler ma vie mon oeuvre; si ça vous interresse, Wikipédia est là pour ça. Donc, j'accepte.


Suite à cet enregistrement, 2ème coup de fil pour me demander si ça me branche qu'on tourne un sujet sur moi, sur ce que je fais en ce moment etc, dans 100% Mag… re Mouais… M6, je me méfie; ils m'ont déjà piégée deux fois avec des reportages navrants. J'explique ça à Stephanie Natalizi, que je crois être la redac' chef. Elle est super, elle est adorable, elle comprend. Elle a lu mon blog, et elle aime les gens cash comme moi; évidemment que non, ça ne va pas être trash ou misérabiliste, ils sont là pour mettre en valeur les artistes qui passent sur leur chaîne etc… Qu'elle me dit. Un concert de flutiau. Elle doit être cousine avec les Calchakis, les joueurs de flute de pan.


Donc, ok, je dis oui. C'est vrai, il faut faire confiance aux gens dans la vie… Une certaine Sandrine Leleu*, soi disant journaliste, me suit toute la journée avec sa caméra, je lui ouvre la porte de chez moi, on parle de plein de choses, de ce que je fais, de ma passion du spectacle et de l'écriture… J'avoue, elle n'a pas l'air de tout comprendre, mais s'il fallait faire Saint Cyr pour faire des reportages à la télé, ça se saurait! Elle veut que je lui lise un passage de "Has been", mon bouquin au titre provoc' sorti chez Flammarion. Je ne suis pas emballée par l'idée, mais comme elle m'affirme que ça va être un tout petit moment au milieu de toutes les infos passionnantes sur mon actualité (car elle est foisonnante ce début janvier: un long métrage, une émission sur Télé Mélody, des spectacles, le mien "Mistinguett, Madonna et Moi" et "les Bons Becs " (une de mes mises en scène) qui tournent dans toute la France, sans parler des nombreux projets), bonne fille, j'obtempère. Les conversations avec la formidable rédac' chef me garantissent un traitement respectueux et honnête; on est en phase. Elle me demande de lui envoyer les visuels de mes spectacles (Lio, Magre, la Madeleine Proust….), ça va être formidable ce petit reportage… J'ai hâte. re Calchakis


Ce soir, je regarde le sujet… Et je vais gerber. 100% Naze. Non seulement de mes nombreuses actualités, il ne reste rien, non seulement le passage sur le livre prend une place importante avec des commentaires du genre "Has been" un titre qui a le mérite d'être clair (c'est de l'humour, connasse! Tu crois qui si j'étais has been je serais assez débile pour le dire, pov' naze?? T'as été regarder sur internet ce que je fais ou tu sais pas lire?) mais en plus les commentaires sont condescendants et mensongers. Mon joli appartement est réduit à un 2 pièces (j'en ai 3, en plus elle sait pas compter...) et tout à l'avenant. C'est insultant et misérabiliste. Exactement ce que je redoutais. Cioran disait "la chose la plus secrètement redoutée finit toujours par arriver". Je confirme.


Ivre de rage, j'appelle illico la grande redac' chef, et m'entends jouer encore un petit air de pipeau! Elle ne voit pas où est le problème, la grand reporter, et m'explique que les visuels de mon travail faisaient "verrues" dans le sujet. (sic)


Naïve (je sais, ça me perdra!) je croyais que le M de M6, c'était pour Musique. En fait, c'est pour Merde. Merde 6.


Et pendant ce temps là, y'en a qui se tuent pour défendre des idéaux avec dignité. Mais dignité, rigueur et honnêteté, si ça se trouve, ils ne savent même pas ce que c'est! Ils n'ont que quelques mots à leur vocabulaire: vulgarité, cynisme, et surtout bêtise. Crasse.


Merde 6, la petite chaîne qui vous descend. Ça y'est, ça m'reprend! J'ai encore les dents du fond qui baignent…..


Ne vous inquiétez pas ça va aller… C'est rien. C'est seulement ma vie sur laquelle ils chient.


Ici, ce sont les artistes qui crèvent sous les balles des snipers médiatiques!

*( qui suit à la lettre le brief de la prod, Studio 89, du groupe M6)

samedi 10 décembre 2011

YOU T'ENTUBE



"C'est combien l'acte gratuit? Si j'comprends bien, c'est hors de prix" chantait Bashung dans les mots quelque peu lacaniens de Serge Gainsbourg. Le raccourci génial a le mérite d'aller droit au but, et si dans la chanson, il était vraisemblablement question d'amour, cette vérité vaut pour nous autres pauvres artistes de ce début de XXIème siècle qui ne s'annonce pas vraiment être sous le signe des Lumières. En effet, par un glissement progressif mais certain les plaisirs, virtuels ou pas, sont devenus gratuits, que ça soit sur Internet ou dans la fameuse vraie vie qui fait encore de la concurrence à second life. Partout, des concerts, des journaux, des spectacles… gratuits! Partout des bons plans, des invitations, des promos. Il fut un temps préhistorique où c'était Mammouth qui écrasait les prix. Aujourd'hui, les grandes surfaces n'en ont pas la primeur et la gratuité généralisée se double, d'un drôle sentiment: que c'est normal. Pire, que c'est un droit. Payer, c'est has been, ringard, fini. Ça ne se fait plus du tout, darling.

Il y a quelque temps, un journaliste avait même recensé tous les moyens de passer une journée sans mettre la main au portefeuille, en allant chez un coiffeur comme cobaye, au resto à l'oeil, chez le dentiste gratos, au théâtre pour pas un rond etc… On ne sait pas s'il s'est fait sucer à titre gracieux... Quoi qu'il en soit, le pékin moyen qui a envie d'aller au théâtre peut désormais regarder sur des sites, qui eux engrangent des fortunes grâce à la publicité, y trouver les spectacles qui manquent de monde au balcon voire à l'orchestre, et s'y rendre sans débourser le moindre euro. C'est un public qui est là pour remplir un peu la salle, donner l'illusion que "ça marche", le fameux "fond de salle" comme on dit d'un fond de tarte sur lequel on poserait les fruits, en l'occurrence le spectateur bonne poire qui a payé sa place. Un public qui est également censé lancer le fameux "bouche à oreille" alors que le théâtre, asphyxié, aurait plutôt besoin d'un bon bouche à bouche pour sortir du coma. Le drame, c'est que ce public qui ne sort pas un sou de sa poche, va voir une chose ou une autre, indifféremment, et que son niveau d'exigence est à la mesure de son investissement: nul. Et s'il n'a aucune pudeur à regarder des artistes se défoncer sur scène pour l'émouvoir ou l'amuser, alors qu'ils peinent à boucler leurs fins de mois et sont depuis des années au régime dissocié composé exclusivement de pâtes, ce même public ira sans états d'âme fêter ça au bistro du coin, où ce qu'il aura économisé en places de théâtre lui permettra de prendre entrée ET dessert.
Vous l'aurez compris, la gratuité, je suis contre. Je dirais même mieux, je trouve ça dangereux. Car cela pose un double problème. Pour le public d'abord. Puis pour les artistes. On nous fait croire, ô démagogie suprême, qu'il faut que les musées ouvrent leurs portes à tous pour rien. Que cet accès libre et gratuit à la culture va attirer des foules avides de beauté et de sens. Mais ça n'existe pas dans la vie, les choses qui coutent walou, à part la nature, enfin ce qu'il en reste, et l'amour, parfois. Tout a un prix. Il est comment le regard de celui auquel on offre l'art gratis, sur un plateau d'argent? Quelle valeur peut-il accorder à des oeuvres qui lui sont livrées pour rien, celui qui entre au frais de la princesse, en l'occurrence l'état? Comment peut-il respecter ce qu'il regarde ou ce qu'il entend celui qui ne sort pas d'oseille de sa poche? L'art ne vaudrait donc rien?! A regarder les expos d'art contemporain, un oxymoron, effectivement ça ne vaut plus tripette…. Je reviens de Venise où j'ai vu la ville-beauté polluée par des installations plus absconnes les unes que les autres, sous prétexte de propos subversifs sur la violence du monde moderne. Pathétique! S'il suffisait d'être iconoclaste pour être intéressant, ça se saurait…. Mais je m'égare.

Et les artistes dans ce système, comment ils font? Leurs factures, leur loyer, leur quotidien, leur vie, ils la règlent avec quoi? Etre artiste, ça n'est pas un passe temps, que je sache. Si c'est vrai qu'il y a beaucoup trop de gens qui croient qu'ils ont des choses à raconter et le talent pour le faire, les artistes pour lequel c'est vital de créer, ils font comment pour survivre dans un monde où leur production n'est même plus un produit?
Les nouveaux systèmes de communication, you tube, dailymotion, deezer et tous les sites de streaming nous permettent désormais d'avoir accès en un clic à tout, que ça soit de la musique, des films, des séries télé… On a le monde à portée de main sur notre clavier. Bientôt les livres aussi, à ce qu'il paraît! Quel progrès! Sauf que parti comme c'est, nous, les chanteurs, compositeurs, auteurs, réalisateurs, photographes, acteurs, nous n'aurons bientôt plus que nos yeux pour pleurer sur nos factures en souffrance. "Misère, misère…" chantait Coluche.

Mais que se passe-t-il? Je me suis laissé dire que You Tube avait été acculé à débourser d'avantage pour rétribuer les artistes? Sonnez hautbois, résonnez musette! Et combien ils raquent le visionnage au producteur, maintenant? 0,0007401186€? Net?! Alors là, franchement j'hésite… Foie gras? Saumon? Caviar? Si ça continue comme ça, on va encore fêter Noël chez Leader Price. Ou chez ED. On a le choix…. J'hésite….

mardi 18 octobre 2011

ZE ARTIST


Quelqu’un m’aurait dit qu’en octobre 2011 je regarderais, dans une salle comble du Forum des Halles, un film muet en noir et blanc tourné quelques mois plus tôt à Hollywood, je lui aurais demandé le numéro de son dealer…. Et pourtant… Hier soir, j’ai été voir « The artist », le dernier film de Michel Hazanavicius avec Jean Dujardin et Bérénice Béjo. Comme sans doute la majorité des spectateurs, j’étais là pour Dujardin. Pour Loulou, pour Brice, pour OSS 117. Comme beaucoup, j’ai une passion pour Dujardin, véritable génie comique, et j’avoue que son arrivée dans le champ de la première séquence de OSS117, la scène de danse, me met dans un état de transes assez inquiétant. (pas besoin du dealer précité !) En plus, il est beau, il est sexy, enfin, vous l’aurez compris : je suis fan ! Je dirais même mieux : présidente du fan club ! Mais il n’est pas seul. Dans « The artist » il partage l’affiche avec Bérénice Béjo, que j’avais trouvée charmante dans ces faux films d’aventure à la manière des années 50-60. Et là, quelle est ma surprise de tomber complètement sous son charme. Peppy Miller, le personnage de jeune première incarné par Mademoiselle Béjo est, dans le désordre : craquante, pétillante, spirituelle, émouvante, piquante, chic. En un mot comme en cent, délicieuse. Elle illumine l’écran de sa fraîcheur et de sa gaieté. Une révélation, et elle aurait très largement mérité le prix d’interprétation cannois elle aussi…

Que la salle de ce complexe, pompe à fric bien loin de ma chère cinémathèque de Chaillot, là où j’ai passé mes années d’adolescence jusqu’à sa fermeture, là où j’ai vu en chair en os (surtout en os) et en tailleur Chanel l’immense Bette Davis accrochée au bras de Costa Gavras qu’elle appelait mister Gravas allumer une cigarette sur scène dans un geste glamour, là où j’ai découvert ce cinéma hollywoodien auquel le beau film de Hazavanicius rend un hommage habité et intelligent, que la salle de ce complexe donc, soit bourrée à craquer de gens qui, pour la plupart, n’ont sans doute jamais entendu parler d’Ernst Lubitsch ou de Nazimova est un exploit assez fascinant. Dans cette salle de trois cent places, quel bonheur de reconnaître un clin d’œil à « La huitième femme de barbe bleue », à « Sunset Boulevard » ou à « Citizen Kane » ! Quelle joie de déceler des références subtiles à Maurice Tourneur et Franck Capra ! Quelle merveille de trouver dans l’histoire même, un film sur des acteurs, un film sur le cinéma, un film sur l’ascension et la chute d’une de ces premières stars de la pellicule, le point de départ même de tellement de ces films qui ont été les chef d’œuvres du 7ème art. Et évidemment, au cœur de tous ces hommages subtils, quelle délectation de vibrer à la référence, « Chantons sous la pluie », le grand film sur l’avènement du parlant qui a flingué le muet, mettant sur la paille toutes ces vedettes qui n’avaient pas su, ou pu, passer aux talkies. Dans mon fauteuil, j’ai été épatée par la photo magnifique de Guillaume Schiffman et la musique, elle aussi truffée de références, de Ludovic Bource.

Moi qui pleure devant un film de Fred Astaire avec ses seconds rôles désopilants, de Edward Everett Horton à Eric Blore, moi qui connais chaque plan de « All about Eve », moi qui ai adoré Mankiewicz et Cukor, hier soir, dans cet immonde Forum des Halles défiguré par cette architecture atroce qu’ils ont enfin commencé à démolir, j’étais sur un petit nuage. Jusqu’au moment où, à la toute fin du film, Hazanavicius, après nous avoir baladés avec malice dans toutes les déclinaisons scénaristiques autour du silence, ose quelques minutes de vrai silence, de film muet sans musique. Et là, je me suis dit que vraiment il était trop fort ! Alors que dans les salles mitoyennes des bellâtres se battaient contre des robots en image de synthèse à coup de sensurround et autres effets spéciaux gavants, ou que des comédiennes dont le botox a réduit le nombre d’expressions à l’expression unique, celle de l’étonnement perpétuel, jouaient une énième comédie de mœurs soi disant modernes et éternels remakes de « Sérénade à trois », sur ce grand écran, je retrouvais le plaisir de mes premières amours cinématographiques vues dans l’antre de Langlois, au Trocadéro.

Passionnée de ce cinéma en noir et blanc dont la poésie et la force restent, à mon sens, rarement égalés, hier soir j’ai eu le sentiment d’être un peu moins un dinosaure que d’habitude. Au milieu de cette salle bondée je me suis sentie moins seule, et me suis réjouis qu’il y ait encore quelques dingues capables d’embarquer un public qui, pour sa majorité, date l’histoire du cinéma à partir du Grand bleu, à découvrir, et peut être aimer ce noir, ce blanc, et toute cette gamme de gris…

Si les comédiens, dans les derniers plans du film retrouvent le son de leur voix, moi ça me l’a coupée. J’en suis restée coite. Chapeau l’artiste ! Chapeau les artistes !

jeudi 6 octobre 2011

HAINE R J




Ça se passe à la radio, un soir de la semaine. Ma fille écoute sa radio préférée, NRJ. Personnellement, je suis plutôt France Culture ou France Inter, ce qui donne une idée de l'abime qui nous sépare. C'est sans doute ce qu'on appelle le gouffre des générations. En général, je passe dans sa chambre, j'entends quelques commentaires débiles, des rires forcés et gras, le tube R&B formaté du moment, et je change de pièce. Pas ce soir. Il y a un ado qui parle. Vraisemblablement, il est dans le studio et il s'adresse à son père. Quand je commence à percuter sur ce qu'il dit, j'entends "je vais arrêter l'école", "je vais dealer", ce genre de choses. A l'autre bout du fil, le père s'énerve. Comment ça il va arrêter l'école? Comment ça il va dealer, son môme? Mais qu'est-ce qu'il a à raconter n'importe quoi? Il a bu, le mouflet? Ça continue. Le gosse, encouragé par les animateurs qui ont l'air de bien s'amuser en rajoute. Au téléphone, le père devient fou. Très vite ça devient insoutenable. "T'es qu'une merde", "ce que je veux c'est gagner plein d'argent sans me faire chier", qu'il balance à son père, poussé par les crétins radiophoniques. Le paternel est au bord de la crise cardiaque. Il hurle, il dit qu'il va venir le chercher, il dit qu'il va lui péter la gueule à ce petit con, il dit qu'il a tout fait pour son môme. Il hurle. Il pète un câble. "T'es où? T'es avec qui? C'est qui les abrutis qui te foutent des idées pareille dans le crâne?" Dans la chambre de ma fille, je suis pétrifiée. C'est atroce. La France entière, enfin ceux qui écoutent cette radio de merde, ça n'est pas tout le monde, dieu merci, est témoin d'une séquence où un fils, pour gagner à un jeu naze rend son père fou de douleur. Au bout du fil, il lui détruit sa vie. Au bout du fil, il le crucifie. Les animateurs de plus en plus hilares finissent par prendre le malheureux géniteur en ligne et lui expliquer que c'était "pour rire" avant de balancer une nouvelle chanson. On ne saura rien de la suite de leur conversation. Ma fille, elle, a continué à vaquer à ses occupations, comme si de rien n'était. Elle n'a pas particulièrement ri, mais ça n'a pas eu l'air de la troubler plus que ça non plus. Moi, j'ai envie de gerber. De pleurer. D'aller casser la gueule à ce con de Cauet, puisque c'est de lui qu'il s'agit. Un quart d'heure de cruauté, de bêtise, à manipuler un môme qui de toute évidence ne se rend pas compte de la gravité de ce qu'il est en train de faire. Que s'est-il passé après? Son père l'a-t-il mis en pension? L'a-t-il privé de facebook pendant une semaine? Lui a-t-il filé une correction? Pour un quart d'heure d'antenne trash, une connerie à faire marrer des ados qui pensent que toutes les transgressions sont bonnes à prendre, détruire une famille? Flinguer un type qui essaye d'élever son gosse avec quelques notions de dignité? Humilier un homme, à l'antenne qui plus est par le biais d'un gamin inconscient? Quelle horreur! On est bien loin des canulars déjantés et des blagues subversives de Lafesse, qui n'avait pas froid aux yeux, mais qui était à se plier de rire, lui. Moi qui ai fait partie de la génération "radios libres", j'ai honte. Honte pour les cyniques qui sont à l'antenne. Honte pour ceux qui écoutent. Je ne suis pas bégueule, et l'ai prouvé à maintes reprises, mais ce mépris des gens est intolérable, inadmissible. Et choquant.

Et on lui a fait miroiter quoi au gosse qu'on a envoyé comme un kamikaze contre son père? Un nouveau portable? Des places gratuites pour un concert? Ou juste la satisfaction de passer dans le poste?

NRJ? Haine RJ, oui.

Le slogan du journal satirique Hara Kiri est "le journal bête et méchant". Sauf que 1-il n'est pas bête, 2-quand il est méchant c'est avec une idée à défendre. J'adore l'humour noir, voire très noir et pratique moi-même l'auto dérision avec délectation. Mais là, c'était juste méchant et incroyablement con.

S'il suffisait d'être méchant pour être drôle, ça se saurait….

A bon entendeur...

lundi 3 octobre 2011

ET J'ENTENDS SIFFLER LE TRAIN ....


Dieppe, son château, sa plage, ses galets. Son Festival de cinéma.

Depuis quatre ans une équipe passionnée invite le public et les professionnels à son festival au bord de la plage. C'était ce week-end. J'en sors. Je suis rincée.

Neuf films, cinq prix (des galets recouverts d'or à la feuille), six membres du jury, et un Président du jury.

Des films très différents, de la poésie, de la gravité, des enfants, des morts, un hommage au cinéma, un voyage en Iran, une belle actrice dans une grand rôle filmée par un réalisateur inspiré… Toute une palette d'images et d'émotions…. Jusque là, tout est normal. C'est la première fois que je me retrouve membre d'un jury, et je m'en réjouis. Je suis marxiste tendance Groucho, ma religion, comme Woody Allen, c'est l'art, j'ai une passion pour le cinéma, et en débattre avec d'autres passionnés promet de l'être, passionnant. Ce fut saignant.

Déboule un ovni: "Bovines", une heure sur des vaches qui broutent, qui dorment, qui broutent, qui se promènent, qui broutent, qui ruminent, qui broutent... Elles ne regardent même pas les trains passer.

Pendant les délibérations, je suis stupéfaite d'entendre voler des propos d'une misogynie qui me laissent sans voix. Corinne Masiero, l'actrice qui tient de bout en bout "Louise Wimmer" est une vraie comédienne avec une gueule, à mille lieues des filles au physique interchangeable et au narcissisme stupide, une grande gigue qui a une densité et une justesse peu communes, dont le sourire généreux éclaire soudain l'écran. Heureusement je ne suis pas la seule à être émue par elle et par le film de Cyril Mennegun qui lui a offert, la filmant au plus près avec délicatesse, un rôle fort. On se bat pour qu'elle obtienne un prix d'interprétation, continuant à essuyer les commentaires désobligeants de certains membres du jury. Tel le plus beauf des réactionnaires, il semblerait que certains jugent de l'éligibilité d'une comédienne sur ses mensurations. Ok. La misogynie, on connait, on ne s'habitue jamais, mais on connait…. Rien de nouveau sous le soleil.


Vient le débat sur "Bovines". Un film contemplatif et beau, profond, qui nous embarque dans le temps des vaches, un temps près de la nature, sans musique, en gros plans tendres et paysages embrumés où vivent ces animaux placides. Une heure sur les vaches, et c'est tout? Non, évidemment. Il y a une dramaturgie subtile dans le film. Les vaches mettent bas, on reste avec elles, avec les veaux qui les suivent, les tètent, passant goulument d'un pis à l'autre, la tendresse de leurs grosses langues léchant le placenta.

Et l'homme arrive. Ou plutôt les hommes: un couple d'éleveurs et leur enfant qui tient une baguette en bois pour mener les vaches… à l'abattoir. Des gros plans des numéros agrafés à leur oreille, un plan noir un peu insistant, suivi d'un plan de brouillard, il n'en faut guère plus pour que la référence à "Nuit et brouillard" d'Alain Resnais ne me saute au visage. D'autant que dans la deuxième moitié du film, le tracteur qui vient chercher les animaux, inquiétant, sort d'un chemin sombre, tel le train de l'horreur filmé par Claude Lanzmann… En creux, avec subtilité, on voit la mort se profiler. On repense au "Sang des bêtes" de Franju, redoutant la violence des images d'abattoir. Il n'en est rien. On voit les vaches pleurer quand elles voient leurs petits se faire emmener, on entend la paysanne lâcher, opaque, "Ce sont des mères tout de même"… et tout est dit.

Après le bras de fer avec mes collègues du jury pour le prix d'interprétation, il faut lâcher Bovines. Soit.

Nicolas, le jeune président du festival me l'a dit à mon arrivée à Dieppe: ici, pas de frime. C'est un Festival qui aime d'avantage le cinéma que le tralala qui l'entoure. On a beau être au bord de la mer, on n'est pas à Cannes, l'enjeu n'est pas le même, il n'y a pas de stars liftées et de gros producteurs à cigare, il me glisse que je peux me sentir libre dans mes positions, et qu'on est là pour le plaisir. Il ne faut pas me le dire deux fois.

Quelques instants avant la cérémonie de clôture, j'entraine sur la plage l'autre femme du jury, Agnès Mouchel, monteuse émérite, afin que l'on choisisse un petit galet que l'on remettrait à Emmanuel Gras, le réalisateur sensible de "Bovines". Un coup de coeur, un clin d'oeil amusant, un brin frondeur… Pas de quoi en faire un fromage. Une fois les prix remis aux uns et aux autres, présentés avec charme et humour par la délicieuse Nadine de Gea, je prends le micro et remets le petit galet que j'ai choisi parce qu'il y avait un signe "peace and love" à l'intérieur. Je fais monter le réalisateur, sous les applaudissements du public qui lui aussi a aimé le film. Et là, ça part en vrille. Un des membres du jury ivre de rage prend à son tour le micro et se met à insulter le réalisateur; il a détesté le film, ce qui ne nous avait pas échappé lors des délibérations. Le président du jury, Vladimir Cosma, blême, sort avec mépris un spray Riqlès de sa poche et fait mine de me le donner, pour me signifier que mon galet n'a aucune valeur, puis me balance "après, tu t'étonnes qu'il y ait de l'antisémitisme". Je suis sidérée.

Ah la vache! C'est énorme. Oui, Loeb c'est un nom juif alsacien. Oui, mon grand père paternel a pris le dernier bateau de Marseille pour fuir les nazis. Oui, quand il est rentré de la Havane où il a attendu la fin de la guerre, le galeriste qui devait lui garder sa galerie, puis la lui rendre à son retour n'a pas voulu obtempérer, et c'est Picasso qui est monté au créneau, appelant le malotrus et d'une phrase lapidaire, "Pierre est rentré", forçant celui-ci à une attitude digne.

Mais j'avoue que je n'ai jamais personnellement été confrontée à l'antisémitisme. Ça ne fait pas partie de mon paysage mental. Pardon monsieur Lanzman pour le calembour limite, mais j'ai d'autres Shoah à fouetter...

La réflexion de Cosma me cueille. Un moment l'idée que c'est de humour noir pince sans rire m'effleure. Si c'est de l'humour, ça n'est en tout cas pas de l'humour juif. L'humour juif, je connais: c'est drôle. Là, ça ne l'est pas. Naïve que je suis. Il répète cette réflexion désopilante au membre du jury soupe au lait qui s'est insurgé contre mon geste que je voulais sympathique et marrant, nullement consciente des vagues de haine que provoquerait ce minuscule galet. Un caillou dans la mare.

Il persiste et signe, le grand compositeur: juive. Voilà ce que je suis. Il ne faut pas que je m'étonne s'il y a de l'antisémitisme. (sic). Comme disait Dorothy Parker, "sic as a dog". Si son homophone Joseph Kosma a fui le nazisme en 1933, monsieur Cosma qui a signé la musique de "Rabbi Jacob" aurait donc des points communs avec le personnage joué par Louis de Funès? Et je ne parle pas de sa drôlerie.

Avec un visage lisse, ses yeux bleus vrillés dans les miens, la mâchoire crispée, il me ramène au film sombre de Resnais.

C'est la cérémonie de clôture, on attend le bouquet final. Les commentaires de la journée, misogynes, racistes, et enfin antisémites s'accumulent pour finir en gerbe finale.

Il paraît que j'aurais du prévenir notre président du jury de ma folle audace. Il paraît qu'il y a eu crime de lèse majesté. Il paraît que j'aurais pu lui présenter des excuses.

En l'espèce, s'il y a des excuses à faire, ce n'est pas de moi qu'elles doivent venir. Ni qu'elles viendront.

Oui, monsieur Cosma, je m'étonne....


jeudi 4 août 2011

Florence Loeb, Formentera et moi



Si j'ai toujours connu Florence, ma tante, la soeur d'Albert, mon père, je ne l'ai réellement rencontrée que dans les derniers mois de sa vie qui vient de s'achever ici, à Formentera.


Fille de Pierre Loeb, grand marchand de tableaux de l'entre deux guerres, épouse de Romain Weingarten, auteur de théâtre, dessinée par Picasso et Artaud, amie des intellectuels, poètes, acteurs, hommes de théâtre, Florence Loeb a été, et est restée jusqu'au bout une femme éprise de liberté.


Il y a quelques jours, aux côtés de deux de ses enfants, Aurélia et Raphaël, (ses deux autres filles, Isabelle et Claire n'étaient pas présentes) de mon père et de ma fille Louise, je l'ai accompagnée dans le ravissant cimetière dans lequel chaque tombe raconte l'histoire des vies originales de ces aventuriers hippies des années soixante 70 qui ont "fait" l'ile, pas loin de celles des paysannes en fichu noir aux visages burinés.


Dans son cercueil, vêtue de blanc, elle était très belle dans la mort, comme elle l'a été dans la vie.


J'ai rencontré Florence sur un lit d'hôpital à Paris, et nous avons eu un échange très fort autour de l'émotion qu'elle avait ressentie avec mon père, alors qu'elle se sentait mourante. Extraordinaire, elle s'est relevée de ce lit de mort, est rentrée chez elle, petit à petit a remarché, et a retrouvé son énergie et son panache légendaires.


Lors de ma dernière visite chez elle à Paris, elle m'a offert un manteau rose fuchsia qu'elle avait rapporté de l'un de ses nombreux voyages, et que j'ai porté à son enterrement. Devant mon enthousiasme à la vue des photos de sa magnifique maison tout récemment terminée par son fils architecte, Raphaël, elle m'a proposé de m'y inviter, puis d'y jouer mon show.


J'entendais parler de Formentera la sauvage depuis toujours, et c'était la première fois qu'elle m'y invitait. Impossible de ne pas saisir l'occasion de venir enfin découvrir sa "Casa Florencia", son petit coin de paradis!


Epaulée par Sonia Cardona, Florence a mis une partie de ses dernières énergies à organiser ma venue ici.


Je suis arrivée sur l'île alors qu'elle était tout juste partie.


Aujourd'hui, je suis heureuse et émue de venir présenter ici mon spectacle accompagnée par Sonia Rekis, hommage aux grandes figures féminines du music hall.


La représentation de ce spectacle, que je vais jouer ici, à Formentera le 10 août, lui est dédiée.


samedi 4 juin 2011

Madame Grès, sculptrice sur soie

Evidemment, il serait tentant de parler de celui qui est sur toutes les lèvres, et vraisemblablement surtout sur celles de cette femme de ménage new yorkaise à son corps défendant, cet éléphant socialiste qui trompe énormément, mais je préfère vous entretenir aujourd'hui d'une femme magnifique, drapée dans sa fierté, celle qui a sculpté la matière, en l'occurrence la soie et le jersey, j'ai nommé Madame Grès.

Quel plus beau pseudo Germaine Krebs pouvait elle choisir que celui-là? Grès, comme cette roche faite de sable facile à travailler et à scier dont sont constitués à la fois les mégalithes de Stonehenge, des stèles égyptiennes d'Amon, des sculptures chinoises ou les rampants de la cité de Carcassonne. Ce grès qui peut passer du blanc cassé à une infinité de couleurs, comme l'ocre, le jaune, l'orange, le brun, le gris et le violacé. La même palette qui était celle de Mademoiselle Alix, plus connue sous le nom de Madame Grès.

Aujourd'hui que la France semble s'intéresser, avec enfin autre chose que de la condescendance ou du mépris aux revendications égalitaires des femmes, aujourd'hui qu'éclatent au grand jour les conséquences dévastatrices qu'a le regard prédateur de certains hommes sur celles-ci, quel bonheur d'évoquer cette grande dame d'un mètre cinquante, celle qui a influencé les plus grands de Azzedine Alaïa à Yves Saint Laurent, dont le beau regard porté sur ses concitoyennes les rendait à la fois plus désirables et mystérieuses. On découvre, grâce à l'exposition sublime qui lui est dédiée au Musée Bourdelle le lien secret et évident que tissait Madame Grès avec la sculpture, sa première vocation contrariée. En effet, dans les années trente, il était de mauvaise augure de vouloir manier la massette portugaise, les pointes ou les ciseaux carbure. Faute de pouvoir tâter du marbre, Madame Grès se jeta donc sur le tissu. Dans l'exposition "Madame Grès, la couture à l'oeuvre", Olivier Saillard nouveau directeur du Musée Galliera, ze musée de la mode, dont l'oeil subtil et exigent aime autant les mots que la couture, nous donne à voir ce qui est effectivement une oeuvre, plus qu'une suite de robes. Si madame Grès n'a pu devenir sculptrice à cause des préjugés rigides liés à son sexe, elle n'en a pas moins créé une oeuvre qui évoque les statues grecques et leurs plissés savants.

Première idée géniale du nouveau directeur de Galliera, organiser des expositions hors les murs, et pour commencer celle-ci, dans laquelle il replace la reine du drapé dans un musée/atelier de sculpteur, en l'occurrence celui d'Antoine Bourdelle. On traverse un jardin, des grandes salles claires, puis on entre dans un atelier, où deux robes sont exposées sur des mannequins sans tête au milieu de masques, têtes, socles, et on est éblouis par la justesse de cette rencontre de deux mondes, de deux artistes, Bourdelle et elle. Les sculptures de Bourdelle, tout en muscles, solides, massives, dans un effet de contraste saisissant, mettent en valeur la légèreté et la force du travail de Grès et l'on mesure grâce à l'intelligence et à la pertinence du regard de Monsieur Saillard à quel point la couture est un art, et pas mineur avec ça.

Celle qui habilla de grâce Piaf, Dietrich et Garbo, les divines, disait qu'elle écoutait la matière, qui lui dictait ses gestes. Inspirée à la fois par les saris et par les kimonos, elle savait prendre le pli, accompagner un tombé, et créait des robes aussi sexy que monacales, bien loin du clinquant de mise de nos jours. La symétrie, l'asymétrie, la légèreté n'avaient pas de secrets pour elle, et sous l'apparente simplicité de ces robes se cachait un travail d'orfèvre. Comme tout grand créateur, elle avait ses paradoxes: celle qui prônait les vertus du luxe pauvre se déplaçait dans une jaguar dont l'intérieur était tendu de vison!

Si elle disait que pour elle travailler le tissu ou la pierre revenait au même, on en a la preuve éclatante dans ce parcours raffiné où le regard élégant et plein de désir de cette Madame avant gardiste offre une vision à la fois moderne, sensuelle et bourrée de références à la beauté antique, et démontre avec panache que la mode peut être autre chose que des fanfreluches, et des falbalas, faisant mentir l'autre mademoiselle, la Chanel qui disait avec son humour grinçant " la mode, ça se démode". Celle de Madame Grès est éternelle.

Il faut aller voir cette exposition dédiée à l'art, le mot n'est pas trop fort, de cette femme au caractère en acier trempé, connue pour son visage ceint d'un turban, comme Simone de Beauvoir, qui a laissé une empreinte indélébile sur la mode, comme le Castor sur des générations de nanas.

Un peu de beauté dans ce monde de brutes!


"Madame Grès, la couture à l'oeuvre" au Musée Bourdelle jusqu'au 28 août.



mardi 1 mars 2011

Les belles féministes


Les préjugés ont la vie dure. Depuis que les femmes osent l'ouvrir pour autre chose qu'avaler des couleuvres, elles se font renvoyer dans les gencives qu'elles sont moches et mal baisées.

Moches, les féministes? Il suffit de voir les beautés dont l'exposition "Photo Femmes Féminisme" offre un florilège pour se convaincre du contraire. Des beautés, il y en a. Et des sublimes. Mal baisées? Ça, c'est encore l'insulte la plus drôle! Si elles sont mal baisées, ce qui reste à prouver, par qui le sont-elles, grands Dieux? Dans les critiques récurrentes contre le discours féministe, il n'est pas rare non plus que les insultes homophobes fusent. Ce qui me fascine, c'est qu'on puisse trouver le discours d'une femme irrecevable au motif qu'elle n'est pas baisable. Par un homme, s'entend. A t-on déjà vu un homme politique se faire envoyer aux pelotes parce qu'il n'avait pas un physique avenant? Reproche t-on à Charles Pasqua ses bajoues, à Laurent Fabius sa calvitie ou à DSK son tour de taille d'éléphant? A part Dominique de ViIllepin avec sa tronche de vieux play-boy, avouez que tous les autres ne sont pas bien ragoûtants! Et personne ne le leur reproche.

Mais revenons à l'expo.

Pour encore quelques jours en plein coeur du Marais, il faut aller voir les photos et les films réunis par le fonds photo de Marguerite Durand au 22 rue Malher pour notre plus grand bonheur.

Le féminisme n'a pas un visage. Il en a cent. Deux cent, en fait. Des sacrées gonzesses. Qui ont tenu tête au système macho. Qui se sont battues envers et contre tous. Et elles sont belles. N'en déplaise aux vieux croutons, c'est pas des cageots, les suffragettes. Sur deux étages, des visages de femmes. Des tronches. Des belles gueules. La princesse Marthe Bibesco avec son turban, les yeux cernés de noir. Hortense Schneider, la Madonna de la fin du XIXème, pour laquelle Offenbach a écrit tellement de grands rôles, et qui fut la maitresse de plusieurs rois et empereurs. La Goulue, la plus célèbre des cancanneuses immortalisée par l'immense Toulouse Lautrec, posant avec sa copine Nana la sauterelle. Rosa Bonheur, grand peintre, habillée en homme comme toujours, arborant fièrement sa légion d'honneur. Hubertine Auclert, la première suffragette, la divine Nelly Roussel, et la très masculine Madeleine Pelletier, toutes deux des précurseures du féminisme. La belle Caroline Rémy, dite Séverine, une des premières femmes journaliste, qui collabore à "La Fronde", un journal féministe, cent ans avant le très pertinent "Causette", et qui militait également pour la cause animale, Brigitte Bardot avant l'heure. Frida Kahlo dans les années 50 photographiée par Gisèle Freund avec ses chiens. La jeune Marguerite Yourcenar et la vieille Colette. Et puis les grandes lesbiennes, la princesse Eugène Murat, Lucie Delarue-Maldrus, avec leurs regards forts, qui ne s'en laissaient pas compter. Françoise Sagan toute jeune, qui boit une bière au goulot, assise sur des marches en tailleur Chanel. Adrienne Monnier dans sa librairie, et Sylvia Beach, celle qui a eu les couilles de publier James Joyce dont personne ne voulait, le couple le plus littéraire des années 20. Daniel Lesueur, pseudo de Jeanne Loiseau, une femme écrivain qui avait choisi un nom de mec pour que sa prose soit lue sans condescendance, un siècle avant Fred Vargas.

Les commissaires de l'exposition ont eu la belle idée de mélanger des politiques, des militantes, des photographes, des écrivaines, et des artistes de music hall. De Sarah Bernhardt à Réjane, de Damia à Yvette Guilbert en passant par Josephine Baker. Parce qu'on peut être féministe et être la plus grande tragédienne, celle qui a remis Racine et Molière au goût du jour, comme Rachel ou se trémousser avec deux mètres de plumes sur la tête entourée de boys et chanter avec une gouaille unique comme Mistinguett. Et puis Suzy Solidor, la chanteuse à la voix grave, idole des gouines des années 30, Musidora, une des premières femmes cinéaste, Camille Claudel…. J'en passe, et des meilleures!


J'y ai aussi vu Jane Fonda, avec son français impeccable doublé d'un fort accent américain parler à Delphine Seyrig de son statut de jeune star à Hollywood et lui expliquer comment les studios formataient les filles, leur épilant les sourcils, les teignant en blondes, leur redessinant la bouche, leur imposant des faux seins jusqu'à ce qu'elles ne se reconnaissent plus dans le miroir. Jane Fonda est une de celles qui ne s'est pas laissé ainsi modeler par ces sauvages. Si eux Tarzan, elle Jane!

En sus, une info sympathique: le 8 mars, l'expo est gratuite pour toutes…. et tous! Comme quoi, elles ne sont pas rancunières, les féministes!


Comme la bande son de cette expo: Pierre Philippe et Juliette Noureddine ont signé une chanson que j'ai le bonheur de chanter, "rimes féminines"… dans mon show "Mistinguett, Madonna et Moi!" toujours en tournée...